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Le pont entre la France et le Brésil, le pont de trop!


L’Amapá, un des 26 États du Brésil, est situé sur l’équateur dans l'extrême nord du pays. Il est bordé à l'est par l’Océan Atlantique, à l'ouest par le Rio Jari, une frontière naturelle avec l'État du Para, au sud par le delta de l’Amazone et au nord par la France, plus précisément par le département d’outremer de la Guyane. Un fait peu connu étonnera beaucoup d’entre vous : c’est avec le Brésil, et en particulier l’État d’Amapá, que la France partage sa plus longue frontière sur plus de 700 kilomètres!

 

L’Amapá a une superficie équivalente à cinq fois la Belgique et compte 800.000 habitants, dont la majorité vit à Macapa, la capitale de l’État située juste sur l’équateur. Les trois quart du territoire sont couverts par la forêt amazonienne et cet État est complètement isolé, le seul à n'être relié par la route à aucun autre État brésilien. Pour s’y rendre et en particulier à Macapa, il n’y a qu’un seul point de départ, Belém, la capitale de l’État de Para. Il faut prendre l’avion, 1 heure de vol, ou le bateau, une journée de voyage.

 

En 1999, l'Amapá a rendu obligatoire l'enseignement du français dans les écoles, à la suite d'une loi fédérale obligeant les écoles publiques du pays à enseigner au moins une langue étrangère. Le choix pour le français s'explique par une volonté de désenclavement, étant donné l'isolement géographique par rapport au reste du Brésil et, de rapprochement avec la Guyane limitrophe.

 

Cette grande idée de rapprochement entre la France et le Brésil, avait été exprimée en 1997 par Jacques Chirac, président de la République française à l’époque, lors d’une visite à Brasilia. Un projet fut alors d’établir un pont sur le Rio Oyapock, la frontière naturelle entre la Guyane et le Brésil. Un projet de pont bien réel entre l’Union européenne et le Mercosur (le marché commun sud-américain), entre la France et le Brésil, entre la Guyane et l’Amapá.

 

En fait, un pont grandiose allait relier deux culs-de-sac, un trou perdu de Guyane à un patelin brésilien du bout du monde. Un pont gigantesque entre deux petites communautés installées de part et d’autre du Rio Oyapock, isolées de leurs capitales respectives, Cayenne et Macapa et, qui s'accommodaient fort bien des bacs et des pirogues pour traverser le cours d’eau.

 

Côté français, se trouve Saint-Georges, une des villes les plus enclavées de Guyane, et Oiapoque du côté du Brésil. Cette bourgade brésilienne est physiquement isolée. La route qui la relie à Macapa, la capitale de l’Amapá, se résume à une piste de 600 km, quasi impraticable pendant la saison des pluies. Saint-Georges et Oiapoque vivaient quasiment en vase clos, la vie se menant indifféremment d’un côté ou de l’autre du Rio.

 

En décembre 2003, l'aménagement d’un pont majestueux fut confirmé en France par le Comité interministériel d'Aménagement et de Développement du Territoire : “La construction du pont sur l'Oyapock vise à faciliter les échanges avec le Brésil et à ouvrir la Guyane au reste du continent américain”. Les accords finaux entre les deux pays furent ratifiés en 2007 et les travaux s’achèveront en 2011. Faute d’accords politiques et économiques, ce n’est que six années après la fin des travaux, en mars 2017, que le pont fut inauguré dans l’indifférence générale. Aucun membre des gouvernements des deux pays n’était présent.

 

Le 20 mars de cette année, la structure devint enfin opérationnelle. Il s’agit d’un pont à haubans de 378 mètres de longueur qui comporte deux voies de 3,50 mètres de largeur et deux voies mixtes séparées pour piétons et cyclistes. Les deux pylônes de cette gigantesque structure d’acier et de béton, culminent à 83 m de hauteur. En tout, le pont aura coûté près de 50 millions d’euros.

 

Côté brésilien, très peu de locaux ont une voiture et emprunter ce pont, c’est passer dans l’Union européenne avec ses règlements, ses normes et ses obligations en matière d’assurances notamment. Autant dire une mission impossible car les assurances brésiliennes ne sont pas acceptées par l’Union européenne. Une assurance temporaire peut être délivrée aux brésiliens pour une durée de 30 jours au prix de 175 euros! Soit une fortune, plus de 50% du salaire minimum mensuel, pour aller saluer des amis ou la famille du côté français. Et si les français peuvent entrer librement au Brésil (il suffit de montrer son passeport), les brésiliens doivent obtenir un visa pour entrer en Guyane.

 

Depuis 2015, les habitants de la commune d'Oiapoque au Brésil, peuvent bénéficier d'un laisser-passer valable trois jours renouvelables. Mais la presse locale regorge de témoignages de Brésiliens (qui traversaient à pied), s’étant fait arrêter par la police des frontières, présente en force et en permanence sur le pont, alors qu’ils venaient faire de simples courses ou saluer des amis.

 

Et les retombées économiques sont inexistantes car il n’y a actuellement aucun accords commerciaux. Pour entrer en Guyane, toutes les marchandises provenant du Brésil doivent répondre aux sévères exigences des normes européennes. C’est ce qui explique qu’en Guyane, la plupart des denrées alimentaires vendues dans les supermarchés proviennent de France ou d'autres pays de l'Union européenne et non du voisin brésilien. Et de toute façon l’Amapá n’a pas grand chose à vendre à la Guyane, ni la Guyane à l’Amapá, ils produisent à peu près les mêmes choses. Le problème des accords économiques est très complexe et actuellement, seuls les particuliers sont autorisés à emprunter le pont sur l’Oyapock.

 

Je viens de voir un reportage à la télévision. Concrètement après 6 mois de mise en service, quelques 30 à 50 véhicules français (les véhicules immatriculés au Brésil constituent un exception) franchissent le pont chaque jour après un contrôle des douanes et de la police des frontières. En fait, le pont permet aux cadres expatriés travaillant à la station spatiale de Kourou et aux fonctionnaires français qui bénéficient d’importantes primes d’outre-mer, de faire une brève balade au Brésil. Car comme le précise le Prefeito (le Maire) de Oiapoque “Ici, il n’y pas de structure pour accueillir les touristes et les routes sont dépourvues d’éclairage et de signalisation quelconques”.

 

Les intrépides (4x4 indispensables) qui franchissent le pont en venant de Guyane et qui souhaitent continuer leur route pour visiter le Brésil devront d’abord atteindre Macapa, distante de 600 kilomètres par une route difficilement praticable pendant la saison des pluies, et ensuite prendre un bac (durée une journée entière) vers Belém.

 

Ce pont, sensé réduire les distances et favoriser les échanges entre les communautés française et brésilienne, produit l’effet contraire. Il est en train de dresser une frontière entre ces communautés qui vivaient en harmonie de part et d’autre du Rio Oyapock. C’est le pont qu’il ne fallait pas construire! Le renforcement du service des bacs qui assuraient déjà la traversée aurait été de loin la meilleure solution. Une solution sans doute trop bon marché pour concrétiser la grande idée de “rapprochement des peuples” exprimée par des chefs d’États.

 

Jean-Pol Rihoux

 

Extrait de "52 chroniques pour découvrir le Brésil"