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Lula, ”père des pauvres” et “chef suprême de la corruption”


Lula, c’est l’icône de la gauche sud-américaine. Pendant ses deux mandats présidentiels de 2003 à 2011, il a sorti des millions de brésiliens de la pauvreté et il caracole en tête des sondages avec 36% pour la prochaine élection présidentielle d’octobre 2018.

 

Pourtant ce 24 janvier, les trois juges de la Cour d’Appel ont unanimement confirmé sa condamnation pour corruption et blanchiment d’argent et, alourdit sa peine de prison qui passe de 9 ans et 6 mois, en première instance, à 12 ans et un mois. Pour ses partisans, Lula est condamné parce qu’il est issu de la classe ouvrière et pour ses adversaires, il est le politicien corrompu et cupide qui a entraîné le pays au bord de la ruine.

 

Lula était accusé d'avoir reçu de la société OAS, un triplex en bord de mer en échange de l'attribution de marchés publics. Il est également désigné comme le principal artisan du vaste réseau de corruption qui a fragilisé le géant pétrolier Petrobras et tout le processus politique du Brésil (voyez ma chronique de décembre 2017 au sujet de ce scandale). Et d’autres affaires le concernant sont toujours en cours d’instruction, où il est suspecté d’avoir favorisé des entreprises en échange de pots-de-vin en sa faveur et en faveur de sa famille.

 

De même, le juge Moro, son principal accusateur, a exigé la restitution de 26 cadeaux d’une valeur inestimable (des œuvres d’art, des objets en or massif et des pierres précieuses) que Lula avait reçu dans le cadre de ses fonctions de Président et qui appartiennent au patrimoine national du Brésil. Ces cadeaux étaient stockés dans un coffre-fort privé, au nom de sa femme et de son fils.

 

Suite à cette condamnation en appel, deux recours existent pour les avocats de l’ex-président. La Cour Suprême pourrait remettre en question la procédure ou demander sa nullité et le Tribunal Supérieur de Justice pourrait demander un examen de la validité de la décision. Tout va dépendre de la longueur des procédures et des batailles judiciaires qui vont être entamées par la défense de Lula. En cas de validation de sa condamnation, s’il n’est pas élu ou plus candidat à la présidence, la prison l’attend. Et si il était élu Président, mais condamné définitivement après la mi-décembre, il sera conduit en prison à la fin de son mandat présidentiel.

 

Mais qui est ce fameux Lula? Lula (le mot signifie calamar en portugais) est le prénom usuel de Luiz Inacio Lula da Silva. Et comme c’est l’habitude au Brésil, les personnes sont appelées par leur prénom. Il est né en 1945 dans le nord-est du pays, la région la plus pauvre du Brésil, dans une famille très modeste. En 1952, sa famille déménage dans la sud-est dans la mégapole de São Paulo, et à l’âge de 14 ans, il devient tourneur dans une usine automobile.

 

Au début des années 1960, il milite au sein du puissant syndicat des métallurgistes où ses talents de tribun et de négociateur sont remarqués. A 30 ans, il devient président de ce syndicat et une figure du syndicalisme brésilien avec son allure de révolutionnaire à l’épaisse barbe noire. Sous la dictature militaire, ses prises de position lui vaudront quelques courts séjours en prison.

 

Alors que le pays commence à aspirer à la démocratie et que la dictature militaire s'essouffle au début des années 1980, Lula fonde le Parti des Travailleurs (PT), un parti inspiré du socialisme, qui prône l’égalité sociale, la liberté d’expression et qui s’implique dans les luttes et les revendications sociales. Ce parti rassemblait un groupe hétérogène d’opposants au régime militaire, des syndicalistes, des artistes, des intellectuels et des catholiques partisans de la théologie de la libération (courant sud-américain pour la libération des servitudes auxquelles sont soumis les plus pauvres). En 1986, Lula est élu député et en 1989, il se présente pour la première fois à l’élection présidentielle.

 

Après trois tentatives infructueuses, il est élu Président en 2002 et entame son mandat le 1e janvier 2013. Lula, premier président issu de classe ouvrière va œuvrer en faveur des plus démunis en créant la “Bolsa Familia” une allocation qui permet aux plus pauvres de bénéficier d’un minimum de moyens d’existence et en instaurant un programme de distribution de médicaments essentiels. Ces initiatives sont à l’origine de son énorme popularité auprès des classes défavorisées, en particulier dans la région du nord-est d’où il est originaire.

 

Son action contre la pauvreté et la faim a été jugée très positivement au Brésil et au niveau international. Pendant ses huit années de présidence, il a permis à des millions de brésiliens de sortir de la pauvreté. En 2009, le journal “Le Monde” le désignait personnalité de l’année et l’année suivante, le “Time” lui attribuait le titre de dirigeant le plus influent au monde.

 

Mais son premier mandat (2003-2007) a été marqué par un scandale de corruption organisé par les dirigeants de son parti, le Parti des Travailleurs (PT), le plus vaste système de corruption jamais organisé dans le pays à l’époque, selon la justice.

 

Le chef de cabinet de Lula, le président du PT, le secrétaire général du parti et son trésorier (en tout 25 personnes seront définitivement condamnées à des peines de prison en 2012 après de nombreux recours) détournaient des fonds publics pour acheter les votes de députés qui en échange, approuvaient la politique de Lula. Le caractère périodique du versement des pots-de-vin aux élus a valu à ce procès l'appellation de “Mensalao” (mensualité). Ce scandale avait failli coûter la réélection de Lula en 2006, même s'il avait personnellement, été mis hors de cause par la justice.

 

Quels que soient ses déboires judiciaires et ses malversations, Lula peut compter sur le soutien indéfectible d’une grande partie de la population... Et de la haine farouche d’une autre partie qui réclame son emprisonnement immédiat.

 

L’année politique s’annonce bouillante au Brésil avec l’élection d’un nouveau Président en octobre. A l’heure actuelle, le principal adversaire déclaré de Lula à la présidence est un candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro, qui est crédité de moins de 10% dans les sondages. Quant au Président actuel, Michel Temer, non-élu et désigné suite à l’éviction de Dilma Rousseff, il est tellement impopulaire qu’il n’envisage pas de se présenter.

 

Jean-Pol Rihoux.

 

Extrait de "52 chroniques pour découvrir le Brésil"